Le dernier conquérant

Un grand est mort. Il s’appelait Raymond Dugrand. Géographe et universitaire, il fut un des premiers en France à s’intéresser à la ville en tant que ville, et pas seulement comme lieu d’échanges de biens produits dans la ruralité ou dans le reste du monde, pas seulement comme lieu où les savoirs et les pouvoirs construisent de la puissance et de l’autorité, mais comme un lieu où des gens vivent, où de plus en plus de gens veulent vivre. Raymond Dugrand fut un des premiers à dire et théoriser l’idée que la ville est porteuse de sens et qu’il faut l’organiser et non la subir à coup de ZAC…

Ami de Georges Frêche, autre universitaire, juriste éminent, d’André Vézinhet, enseignant à l’Agro, et de Michel Belorgeot, militant et ami, ils furent de ceux qui partirent à la conquête d’une ville de droite, Montpellier, petite préfecture provinciale et contente de l’être, au milieu d’un océan de vignes de gauche. Ils ont su gagner la confiance des électeurs, à la surprise générale, et en ont fait une Métropole … 

Avec Georges Frêche, Raymond Dugrand créa l’Atelier Municipal d’Urbanisme, indépendant des 2 grands services qu’étaient alors les « services techniques » et les « services administratifs », 2 mondes qui se rencontraient peu, vaguement chapeautés par des « conseils » municipaux qui ne géraient pas grand chose … car ils étaient encore les reliquats des « conseils » de Préfets à l’époque tout-puissants. Ceux qui gagnaient les élections avaient, certes, les honneurs… mais bien peu à décider. On était en 1977, et Giscard bloqua tout. Puis ce fut 1981, François  Mitterrand, Pierre Mauroy, Gaston Deferre, qui donnèrent du souffle aux énergies provinciales …, avec les « territoires », avec la décentralisation.

Frêche, Dugrand, Vézinhet, Belorgeot, les élus. Et puis Alain Valat , Jean Pierre Foubert, Christian Bourquin, Claude Cougnenc, et bien d’autres comme Christophe Morales par exemple, qui furent les soutiers de l’invention concrète d’une ville moderne. Tous ceux qui, riches propriétaires, avaient vendu leurs terres à des promoteurs pour construire des Zones d’Habitat (La Paillade, Pergola, Cevennes, St Martin, Petit Bard, toutes copropriétés privées…) pour loger les petites classes moyennes qui s’émancipaient eurent, ici à Montpellier, affaire à eux. Une autre époque était née où énergies et talents se sont conjugués. Cette « bande des 4 » et leurs « élèves » ont ainsi construits notre cité. André Vézinhet et sa belle chevelure blanche était là hier, et tout le service municipal d’urbanisme, eux qui, au quotidien, continuent à penser cette ville. Les mots de Philippe Saurel furent poignants et justes pour parler de cette gauche qui pense que l’avenir ne se subit pas mais se construit.

L’Axe Prioritaire (desserte cadencée de la Paillade, prémisse de la ligne 1), le Corum, l’Orchestre, le Millénaire, les 13 Vents, Antigone, la Technopole et ses Caps (Alpha, Omega, Gamma, etc), Tournezy, les lignes de Tram, les Maisons pour Tous, le festival de Danse, Port Marianne, les piscines et gymnases de quartier, Montpellier Village, Port Marianne, etc… sont nées de dans l’esprit de ces gens là … ainsi que les « trames vertes et bleues » du département, issues de l’époque où Raymond Dugrand était Conseiller général. Bref, avec eux, une ville s’est mise en marche !

Michel Belorgeot  fut le premier à partir, il y a longtemps, puis Georges Frêche, et aujourd’hui Raymond Dugrand. Un monde s’en va doucement, un monde généreux fait de et par des gens qui croyaient que l’avenir se construit pour ne pas avoir à le subir. Des gens qui savaient qu’il faut investir et travailler pour récolter et distribuer. Un monde de gens qui savaient qu’il ne suffit pas de distribuer pour avancer et continuer à être. Ils étaient des acteurs, pas des héritiers. Et surtout, surtout, … ils avaient le goût des autres…

Photo : DR La Gazette de Montpellier

16807479_1277662935652822_1375881509166964984_n 16832201_1277662938986155_8119595864952191052_n